PATRIMOINE : LE BÂTIMENT ADMINISTRATIF DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE ET DE PHARMACIE DE GRENOBLE À LA TRONCHE

Le Mas de Saint-Ferjus, une histoire oubliée

Façade du corps central de l'ancien « Mas de Saint-Ferjus » devenu bâtiment adminis­tratif de la faculté de médecine et de pharmacie de Grenoble.

C'est un bâtiment ancien disparaissant derrière les immeubles du Pôle santé. Qui sait qu'il est l'unique vestige d'un magnifique domaine construit sous Louis XIV ? Heures et malheurs d'un des joyaux de la région jusqu'à la Révolution.
Le visiteur qui pousse aujourd'hui les portes du bâti­ment administratif du secteur santé de l'Université-Grenoble­-Alpes ne verra probablement en ce lieu qu'un immeuble vétuste. Cependant, si on y prête atten­tion, de precieux éléments d'architecture ou de mobilier attestent d'un passé historique qui mériterait d'être exploré.

Des jardins remarquables

De nos jours, l'édifice, entouré d'un petit parc avec son jardin botanique, disparaît derrière les hauts bâtiments du Pôle santé. Il est l'unique vestige d'un presti­gieux domaine de plaisance du XVIIIe siècle dont les jardins remarquables s'étendaient autrefois jusqu'au bord de l'Isère. Cet article a pour ambition de retra­cer les grandes lignes de l'his­toire de ce lieu, même si certaines périodes n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Au XVIIIe siècle, Grenoble, centre important de garnison et siège du Parlement, avait la réputation de ville de plai­sirs et de divertissements. Ainsi, officiers de bonnes familles venus de toutes les régions de France côtoyaient une puissante noblesse de parlementaires lors des fêtes et soupers mondains. Le long de la rive droite de l'Isère, se profilaient les maisons de campagne de riches propriétaires telles que la demeure de Louis Jullien, l'enclos Polastre ou encore la « Maison blanche » de Gaspard Micoud, conseiller du roi. Saint-Ferjus (La Tronche après la Révolution française) est décrit comme « l'un des plus agréables endroits qui soit aux environs de Grenoble [...] faisant le plaisir de tout ce qu'il y a de Gens de distinc­tion » (1).

Grenoble avait la réputation de ville de plaisirs et de divertissements

Un corps central spacieux

C'est ici que François Gratet de Dolomieu (1640-1717), conseil­ler au parlement et président des finances à la chambre des comptes du Dauphiné, fait bâtir une magnifique demeure dans les dernières années du XVIIe siècle(2).
La propriété est alors compo­sée d'un corps central spacieux, encadré par deux ailes, et d'un vaste jardin à la française orné de bassins et statues. À la fin de sa vie, tout comme le fera son fils Charles, François Gratet de Dolomieu choisit de la louer à des officiers en garnison. Le plus célèbre, le comte de Médavy et de Grancey, commandant en chef des armées de Savoie et Dauphiné, reçoit régulière­ment les officiers généraux en campagne et mène grand train(3). En 1738, Charles Gabriel Justin de Barral de Rochechinard (1712-1784), conseiller au parlement, se porte acquéreur du domaine.

Un souper puis un bal

Un mémoire, établi dans le cadre d'un contentieux entre C.G.J. de Barral et le fils héri­tier du marquis de Dolomieu, en livre une description para­disiaque : « A la vue des bâtimens, des cours & des parterres, on juge d'abord qu'ils ne sont pas desti­nés pour des hommes communs : tout y annonce la grandeur ; la Rivière d'lzère [...] semble vouloir en jouir elle-même ; on dirait qu'elle veut forcer la nature pour s'en approcher[...] en un mot, tout y rit, la vue & l'odorat y sont satisfaits, on s'y trouve en ville & en campagne, il n'y a que la rivière entre deux, et tous les plaisirs sy réunissent ; les pièces d'eau, les bocages, les labyrinthes de char­mille, les statues, les orangers, les fleurs de toute saison et une quantité prodigieuse d'arbres portant fruits de toute espèce, font un concours charmant, ou pour les plaisirs des seigneurs qui donnent dans la volupté, ou pour le délassement d'esprit tel qu'il convient à des grands Magistrats comme Mrs de Barral père et fils, & tout est plai­sir(4) ». L'illustre famille parti­cipe alors à la renommée de la propriété, désormais appelée « Château Barral ».

Casanova figure parmi les célébrités qui fréquentèrent le domaine. Lors de son passage à Grenoble en août 1760, il est en quête d'une résidence digne de l'héberger. Guidé par un officier, le baron de Varenglard, l'aventurier véni­tien choisit le château Barral, alors disponible. On relate que les femmes les plus charmantes de la ville furent conviées à un souper puis un bal, orga­nisés dans une salle du rez-de-­chaussée attenante au jardin. Dans ses Mémoires, Casanova évoquera ce séjour enchanteur dans une « maison magnifique », d'où il voyait l'Isère(5).

En 1786, Joseph-Marie de Barral, marquis de Montferrat (1742-1828), met en vente le domaine qu'il vient d'hériter de son père. Le dernier inten­dant du Dauphiné, Gaspard Louis Caze de la Bove (1740-1824), représentant l' adminis­tration royale dans la province, l'achète « au nom du Roy » car il entrevoit la possibilité de réaliser en ce lieu un projet audacieux(6).

Des milliers de plantations

En effet, l'endroit paraît idéal pour accueillir le Jardin bota­nique trop à l'étroit près de la porte de Bonne, à Grenoble. Créé en 1782 et dirigé par le médecin botaniste Domi­nique Villars, il était destiné à l'enseignement de la bota­nique et des vertus des plantes. Les cours dispensés venaient en complément des études de médecine. De plus, sur le vaste domaine, le développement de pépinières et l'exploitation de ressources agricoles pouvaient être envisagés. Enfin, avec des moyens financiers supplémen­taires, la création de bâtiments annexes au château aurait permis l'installation d'une manufacture dédiée à la fila­ture. Pour assurer les besoins en main-d'œuvre, un dépôt de mendicité pouvait être trans­féré dans la propriété(7). Des travaux d'aménagement du jardin et des milliers de planta­tions sont réalisés mais la levée de fonds pour les nouvelles constructions tarde et le projet fait débat. Certains détracteurs estimaient qu'il « [détruisait] un jardin de plaisance pour y placer un bicêtre [asile de mendiants] ».
 
La propriété Barral dans les années 1780, gravure. Colledion Musée dauphinois.


Au profit de la nation

D'autres, plus médisants, insinuaient que !'Inten­dant avait voulu s'acheter « une maison de campagne aux frais de la province(8) ». En 1790, le pouvoir exécutif de l'administration incombe aux membres du Directoire des départements nouvellement créés. Malgré les arguments avancés par Dominique Villars pour la défense des intérêts du développement des pépinières et du jardin botanique, le Directoire refuse la poursuite des travaux.


En 1792, le domaine est mis en vente au profit de la nation. Joseph Marie de Barral profite de cette occasion pour racheter son ancienne propriété. Ayant adopté avec ardeur les idées révolutionnaires et renoncé à son titre de noblesse, le citoyen Barral se présente à la fois comme acquéreur et créancier sur le domaine dont le prix ne lui avait pas été inté­gralement payé six ans plustôt. L'acte de vente prévoit que « l'administration » disposera d'un délai d'un an pour déplacer les plantes et les lauzes des bordures vers un nouveau lieu. Au grand regret de Dominique Villars, le jardin botanique est alors transféré au faubourg Saint-Joseph (actuel quartier Chavant) avant d'être définitivement installé en 1844 à son emplacement actuel, le Jardin des plantes du Museum de Grenoble. Depuis 2014, sur l'initiative du Pr. Serge Krivo­bok, le parc de la faculté de médecine et de pharmacie abrite le jardin Dominique Villars, en hommage au bota­niste du XVIIIe siècle. Il réunit plus de 200 variétés de plantes médicinales présen­tées en bacs selon leurs vertus thérapeutiques ou leur intérêt dans le soin de diverses patho­logies.

Si l'histoire architecturale du bâtiment est peu renseignée, l'étude du cadastre révèle les changements de propriétaires durant l'époque contempo­raine.
En 1830, les fils de Joseph­-Marie Barral vendent le domaine reçu en héritage à Eugène-Théodore Gaillard, banquier à Grenoble. Les rares écrits retrouvés livrent néan­moins cette anecdote cocasse.

Des eaux boueuses

À une période où les puits artésiens (eaux jaillissantes) sont à la mode, M. Gaillard entreprend un coup de sonde de 75 mètres dans le domaine, dont 57 au-dessous de la surface des eaux de l'Isère, dans l'espoir de voir jaillir une fontaine. Malgré la profon­deur du forage, seules des eaux boueuses remontent timide­ment à la surface et viennent doucher son enthousiasme(9). Marie Arthaud Lebroc acquiert le domaine en 1845. Il est revendu cinq ans plus tard à André Denis Duhamel (1809-1892), avocat et président du tribunal de commerce à Grenoble.
 
Un document daté de 1887 relate que « M. Duhamel a complètement restauré [le château] » mais reste silen­cieux quant à la durée et la diversité des aménagements(10). Seule certitude : les travaux de destruction des ailes, de rehaussement et d'élargisse­ment du corps central ont été exécutés au début des années 1850.
La propriété restera plus de soixante-dix ans dans cette même famille. Elle sera succes­sivement transmise en héritage à Thérèse Duhamel (épouse d'André Denis) puis leurs fils. Pour la petite histoire, un proche parent, le peintre Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), séjourna dans la demeure en 1853. Il y réalisa l'une de ses toutes premières œuvres, « Mademoiselle de Sombreuil buvant un verre de sang pour sauver son père », aristocrate immortalisée par la légende sous la Révolution.
 


Plan du projet de jardin botanique à La Tronche par Rolland, 1786, dessin à la plume.

De précieux témoignages

Vers 1920, Charles Marre, ingénieur industriel et ancien élève de polytech­nique, acquiert le domaine. Il réside à Paris mais profite avec son épouse de la période estivale pour y séjourner. Afin de faire découvrir à son entourage ce qu'il nomme « le Mas de Saint-Ferjus », Charles Marre fait éditer plusieurs cartes postales à partir de clichés de la propriété. Ces photographies se révèlent être de précieux témoignages pour apprécier l'apparence de la demeure à cette époque. Dans les années 1930, Charles Marre décide de louer son domaine à deux professeurs, Mlles Quenette et Martin, qui aménagent dans le « Mas de Saint-Ferjus » le collège La Merci. La plus ancienne mention de cet établissement retrouvée à ce jour date de 1938(11). Proche de l'esprit de la « Révolution nationale », ce collège catholique scolarise des jeunes filles et garçons jusqu'à l'âge de 12 ans. À la Libéra­tion, les directrices sont accu­sées de propagande contre le Général De Gaulle et la Résis­tance. Par conséquent, le 4 octobre 1944, l'établissement est fermé et réquisitionné pour les œuvres de l'enfance du comité départemental de la Libération nationale. Devenu « Maison de l'Enfant », le « Mas de Saint-Ferjus » recueille alors les enfants des déportés, prisonniers ou encore des membres des Forces Fran­çaises de l'Intérieur (F.F.I.), décédés durant la guerre(12).

Des glaces Louis XV

Le département de l'Isère entreprend alors des démarches auprès de Charles Marre pour acquérir le domaine. Il est vendu le 26 octobre 1945 et comprend alors une « Maison de maîtres », une loge de concierge avec sa serre et son grand bassin ainsi que divers bâtiments situés à l'est. Quant aux 6 hectares de terrain, ils se composent de « cours, jardin d'agrément, jardins potagers et fruitiers, parc, verger, prairie avec pièce d'eau et terre labourable(13) ». À cette occasion, Charles Marre abandonne au profit du dépar­tement des glaces Louis XV, un poêle lorrain en faïence ainsi qu'un fourneau de cuisine, mobilier encore visible de nos jours dans le bâtiment admi­nistratif de la faculté de méde­cine et de pharmacie. En juin 1946, la « Maison de l'enfant » ferme ses portes et une nouvelle affectation est décidée pour le « Mas de Saint-Ferjus ».
 


L'arrière du bâtiment avec le jardin Dominique Villars


Pour le séjour des enfants

Le Conseil général souhaite réaliser une expérience en créant un « Centre d'observation et de triage de l'enfance inadaptée », composé d'un dispensaire d'hy­giène mentale (pour les consul­tations de dépistage et examen médico-psychologique) et d'une maison d'observation (pour le séjour des enfants)(14). Après des travaux de réfection, le Centre ouvre en juin 1947. Sa mission consiste à accueillir des enfants instables, âgés de 6 à 14 ans, présentant des difficultés d'adaptation et des troubles du comportement nerveux mais sans aucun rapport avec l'aliénation mentale. Après plusieurs semaines ou mois de traitement, un placement familial, sous la surveillance du personnel du Centre, doit permettre de réadapter ces enfants à la vie sociale. À la fin de l'année 1949, alors que l'ex­périence semble prometteuse, l'annonce brutale de la ferme­ture du Centre suite à des déci­sions politiques provoque un grand émoi dans la population.

L'annonce brutale de la fermeture du centre provoque un grand émoi

L'Association Départementale de l'Isère pour la Sauvegarde de l'Enfance et de l'Adoles­cence se désole aussi d'un tel choix qu'elle juge incompré­hensible : « Nous affirmons [...] qu'il n'y a pas de rééducation possible, sans triage préalable, c'est-à-dire sans diagnostic bien établi. La méconnaissance de ce principe essentiel conduit aux pires échecs et aux plus condamnables mélanges [...](15). Malgré les contestations, l'éta­blissement cessera ses activi­tés au début de l'année 1950 et les enfants seront dispersés par groupes dans les hôpitaux psychiatriques. La propriété ne reste pas longtemps inoccupée. En effet, l'Œuvre de la protec­tion de l'enfance manque d'espace dans ses locaux qui jouxtent le chemin Duhamel (actuellement bâtiments du Charmeyran). Ils compre­naient alors une maison mater­nelle, une pouponnière et un foyer des enfants (en mauvaise santé, pupilles de l'Assistance publique ou encore dont les parents sont malades ou incar­cérés).

Le « Foyer des mères »

Dès mai 1950, la mise à disposition, par le Conseil général, du « Mas de Saint­-Ferjus » permet de déconges­tionner les services de l'Œuvre en hébergeant le « Foyer des mères » aussi appelé
« Maison maternelle »
. Elle était destinée aux jeunes mères abandonnées, femmes divorcées, veuves ou délaissées et avait pour mission de prévenir les abandons de nourrissons en accueillant provisoirement la mère et son enfant avant et après l'accou­chement. L'opportunité de pièces spacieuses facilite l'or­ganisation d'un cours d'ensei­gnement ménager (couture, repassage, cuisine et économie domestique) dès février 1952. Le parc sert de terrain de jeux et de promenade pour les pensionnaires.


Le « Mas de Saint-Ferjus » vers 1928, carte postale commandée par Charles Marre.

Pour sa création en 1962

La « Maison maternelle » sera retransférée de l'autre côté du chemin Duhamel quelques années plus tard, probablement lorsque le Centre Hospitalier Régional reprend la gestion des services de l'Œuvre de la Protection de l'Enfance. Pour sa création en 1962, la faculté de médecine et de pharmacie de Grenoble reçoit du dépar­tement les terrains du « Mas de Saint-Ferjus » ou « Domaine de La Merci » (en référence à l'ancien collège). Le site doit permettre la construction de nouveaux locaux destinés à l'enseignement et de tisser des liens avec les services de l'Hô­pital civil situé à proximité.
En octobre 1967, le bâtiment Jean Roget qui accueille notam­ment le laboratoire d'anato­mie est le premier à ouvrir. Concomitamment, l'école de médecine et de pharmacie située dans la rue Lesdiguières à Grenoble emménage à La Tronche sur ce qu'il subsiste d'un des plus beaux domaines du XVIIIe siècle de la région grenobloise. Le corps central du célèbre « Château Barral » ou « Mas de Saint-Ferjus » abrite désormais les services administratifs du Secteur santé de l'Université-Grenoble-Alpes. •

Lise Soulbieu

Article paru dans LES CHRONIQUES
la REVUE D'HISTOIRE EN DAUPHINÉ
DÉCEMBRE 2017 - N° 64